Nous irons tous au Paradis

Prédication de Didier Heller du 6 mars 2016

Psaume 94.1-11

Luc 16.19-31

Ephésiens 2. 14-19

 

« Le jugement dernier n’est plus à la mode.

L’idée d’un Dieu juge n’est plus vendable aujourd’hui.

Le thème a d’ailleurs été progressivement retiré du discours officiel au profit d’un Dieu tout-amour.

…Le Dieu sympa, voilà un slogan vendeur, dirait le conseiller en marketing. Pourquoi s’embarrasser encore de ce qui ressemble à une épave rouillée, rappel des combats d’autres temps où les incroyants

était menacés des foudres célestes s’ils ne se convertissaient pas. »

Voilà les 1ers mots critiques d’un livre récent (Nous irons tous au paradis, 2012) du professeur de théologie Daniel Marguerat et de la psychologue Marie Balmary.

Et plus récemment, la question m’a été posée directement:

« Monsieur le pasteur, est-ce que nous irons tous au paradis? » C’est la question que m’a posé une jeune femme de 24 ans, à la fin d’un service funèbre. Elle s’est approché de moi et m’a dit: « Monsieur le pasteur, j’ai fait 4 tentatives de suicide, …mais ce que vous avez dit de la mort, …dans cette confiance que Dieu nous aime encore au-delà de la mort, me donne aujourd’hui l’envie de vivre, et l’envie de croire. Mais j’ai une question: irons-nous tous au paradis? »

Aujourd’hui, à l’instigation de cette rencontre avec cette jeune femme et sur la base de ce livre,je vous propose une enquête et une réflexion sur cette notion du paradis, sur ce désir très fort qui nous habite tous…et en même temps sur cette angoisse venue d’un autre temps: la peur qu’au dernier jour, le jugement de notre vie ne soit pas à notre avantage.

Je me dois de vous avertir que ma réponse à cette question éternellement en chantier, ne sera pas achevée aujourd’hui. C’est aujourd’hui un début qqe peu provocateur de réflexion, que je vous propose vous-même de poursuivre ds votre semaine et de m’en donner un écho. Ainsi, je pourrais la poursuivre dimanche prochain 13 mars, avec vos échos. Alors la prédication retrouve tout son sens quand elle n’est pas un dialogue à sens unique, mais qu’elle permet la rencontre, l’échange, et l’enrichissement mutuel.

Sur ce jugement dernier: d’un côté, il y a cette chanson que les familles choisissent souvent pour un service funèbre; qui dit: « toi et moi, qu’on soit béni ou qu’on soit maudit, on ira tous au paradis[1] » Une chanson qui sonne comme une claque à l’intention de ceux qui se permettraient encore d’effrayer les consciences en réactivant les peurs d’autrefois en disant que le jugement dernier existe.

D’autre part, il y a ces représentations très claires dans les cathédrales, même à Lausanne, où j’allais régulièrement avec mes 50 catéchumènes dans une précédente région. Il y a ces représentations de gargouilles, d’animaux hideux nous faisant peur, grouillant dans les enfers.

Ou plus loin de chez nous, en Grèce, je suis allé voir les monastères des Météores, les Météores avec des fresques entières, dans les salles principales, représentant, non la joie de la résurrection comme je m’y attendais, mais les enfers, où les moines se sont donnés à coeur joie, pour fixer l’exubérance des tourments, inventoriés avec une minutie étonnante.  Le Moyen Age, il est vrai, s’est nourri de ces représentations, accentuées par les terreurs d’épidémies, et de famines. Cette rhétorique de la terreur du jugement dernier s’inscrivait dans une intention précise: faire pression sur les fidèles pour les maintenir dans les églises.

Mais aujourd’hui, et heureusement, contre ces excès du passé, notre esprit moderne s’est libéré et rebellé. Ces fresques ne sont plus considérées que comme des exhibitions de terreurs populaires, intéressant davantage les psychiatres que les théologiens. D’ailleurs, les représentations de l’enfer n’ont pas grand chose de biblique, et le purgatoire ne peut pas vraiment s’en légitimer.

De plus, mon objection, la plus fondamentale, à ces mises en scène de la terreur, et d’un Dieu juge provient du coeur même de la révélation biblique: Dieu n’est-il pas essentiellement un Dieu qui aime les siens?

Vous devinez donc de quel bois je me chauffe. Et si je m’oppose à cette terreur du jugement dernier, c’est parce qu’elle a été souvent instrumentalisée dans un mauvais but:

– si le but était de maintenir les chrétiens dans l’Eglise, c’est une mauvaise raison, pour moi. Car l’Eglise est une Eglise de proposition et non d’imposition par la peur.

– si le but était de maintenir les croyants dans un bon chemin, là encore c’est une mauvaise raison. Le croyant est libre. L’Evangile porte en son coeur un message de libération.

– enfin, si le but était de déclarer aux hommes qu’ils sont pécheurs, là enfin, c’est une mauvaise raison, à mon sens. Car la grâce de Dieu les précède.

Il y a 15 ans, au début de mon ministère, je me serai arrêté là, car c’est bien un Dieu d’amour qui m’habite, et que je prêche. Il y a 15 ans, au nom de cette liberté que l’Evangile nous donne, j’aurai balayé d’un grand trait le jugement dernier…

Pourtant aujourd’hui, j’aimerai pousser plus loin la réflexion, en acceptant d’effleurer cette idée et cette conception d’autrefois:

 Faut-il vraiment choisir entre un Dieu juge et un Dieu sauveur?

J’aimerai réhabiliter et explorer d’un œil nouveau la valeur du jugement dernier.

Voyez, je suis en train d’opérer un volte face dans mes convictions, et j’espère que vous me partagerez avec autant de sincérité et de franchise les vôtres, dans la semaine qui vient.

***J’aimerai revenir d’abord sur mon affirmation que cette rhétorique de la terreur du jugement dernier n’a pas de fondement biblique. Ce n’est pas tout à fait vrai, car en effet, quelques récits parlent de ce lieu où « seront les pleurs et les grincements de dents »[2]

J’aimerai aussi me placer en porte à faux vis à vis de l’affirmation que l’Ancien Testament parle d’un Dieu juge, et le Nouveau Testament d’un Dieu amour. Car vous avez entendu tout à l’heure le récit de Lazare dans le Nouveau Testament.

Ainsi, même épurée de ses exagérations, la figure du Dieu Juge ne disparaît pas de la Bible. Dieu est amour, mais aussi un Dieu de colère. Cette double face traduit deux attitudes inséparables de Dieu:

– D’une part il protège les siens et les aime.

– D’autre part, il est celui qui désire, qui demande, qui engage, et qui voit l’homme tel qu’il est.

Le psaume 94 le dit bien:

« (Les méchants ) disent: le Seigneur n’y voit rien!

Mais gens stupides, (s)’il a planté l’oreille, ne peut-il pas entendre?, s’il a façonné l’oeil, ne peut-il pas regarder? »

Etonnante, la lucidité de ce discours qui dit qu’il ne faut pas croire que l’amour est aveugle… que l’amour de Dieu est aveugle! Aimer, c’est précisément avoir de l’ambition pour l’autre…et s’indigner de ses égarements.

Si vous avez des enfants, vous le savez bien. Et je l’expérimente tous les jours avec mes deux petits enfants de 3 et 5 ans. L’amour des parents vit de cette tension presque éternelle: Aimer ses enfants, c’est leur vouer une affection inconditionnelle, et..signifier notre désaccord si nous pensons qu’ils se mettent en danger, ou qu’ils sortent du cadre. Ainsi, amour et exigence de vérité ne s’excluent pas, mais s’appellent réciproquement.

L’amour de Dieu est de cette trempe-là, de cette qualité-là. Dieu désire la vérité sur l’homme, il dénonce ses égarements à cause de son amour. L’Ancien Testament n’oppose pas l’amour de Dieu et son souci de vérité, mais ils se nourrissent, ils s’embrassent. Difficile de dire plus intensément le lien qui relie le Dieu amour et le Dieu juge. Ce lien est nécessaire, car si l’on enlève l’amour à Dieu, il ne reste que le père répressif et culpabilisant: le Dieu juge qui nous fait peur. Mais l’inverse n’est pas mieux: si au lieu d’enlever l’amour de Dieu on enlève son exigence de vérité, ne gardant qu’un Dieu d’amour naif: Alors Dieu n’est plus que le produit fade d’une religion bonbon. Et l’expression de Marguerat est forte: « Dieu ne devient qu’un chat qui ronronne sur le radiateur!

Mais (c’est) notre capacité à juger (qui) fait de notre Dieu autre chose que du caramel mou. »

Là où je veux en venir ce matin, et comme je l’ai dit tout à l’heure, cette réflexion est appelée à se poursuivre, c’est le lien que je vois non entre le jugement dernier et la condamnation,

mais entre le jugement et la vérité.

Un juge de district, A. De Haller, me disait: le jugement que j’opère a pour but la réconciliation, non la répression.

Ainsi, je crois que le jugement dernier peut être vu comme une réconciliation avec soi et avec Dieu,

Le jugement dernier comme « moment de vérité intense », c’est un temps où se replacer devant soi, avec l’aide de Dieu, et voir la réalité avec ses yeux, loin des philtres que la vie nous pose.

Ainsi, loin de la peur mais proche de la vérité, je crois qu’un jour, Dieu se prononcera sur la vérité de chacun, pour son bonheur ou pour sa honte. Un jour, notre vie recevra sa révélation, sa lumière.

Je pense qu’il faut s’en réjouir. Il faut nous réjouir de cette rencontre, avec notre Dieu d’amour, qui est aussi un Dieu de vérité, d’une vérité « à venir », qui ne nous appartient pas.

Et je termine par une citation de D. Marguerat: « La foi au jugement dernier n’est pas la gourmandise secrète de ceux qui se pensent déjà élus. Elle est attente d’une vérité qui nous échappe. »

Amen

[1]   Michel Polnareff
[2]   Matthieu 8.12