Un poème de Christian Bobin

Je me souviens d’un carnet, écrit par une juive, quelques jours avant sa mort

Elle est dans un camp de transit.

Hier la vie le travail l’amour.

Aujourd’hui la soif la faim la peur.

Demain rien.

Le train qui l’emmènera vers demain est sur les rails,

vérifié par des mécaniciens scrupuleux.

Le train qui filera dans un demain sans épaisseur, dans un jour sans jour.

Cette femme regarde autour d’elle et vers le dernier matin, décrit émerveillée le linge des enfants lavé dans la nuit par les mères et mis à sécher sur les barbelés.

Elle dit combien cette vue  la réconforte lui donne un cœur contre lequel viennent battre en vain les aboiements des chiens, les cris des soldats,

le souffle lourd des trains plombés.

Si ce texte est lumineux ce n’est pas seulement en raison du voisinage, de la mort et de l’encre, de l’espérance et de l’abîme.

C’est aussi c’est surtout par la pensée qu’il nous donne, et je ne connais pas Nella de pensée plus noble plus simple, plus noblement simple.

Je l’écrirais ainsi :

La pureté n’est faite que de détails.

La bonté n’est faite que de gestes.

Ces gestes ne mènent pas à de grandes victoires aucune légende ne les retient.

Ces gestes sont gestes de tous les jours bien plus héroïques que tout héroïsme.

Laver le linge pour que l’enfant demain se sente léger confiant dans des vêtements frais propres.

Même si demain n’est plus dans la suite des jours

Même si demain, ne verra pas le jour.

 

Lectures bibliques :

Esaïe 53.1-11

1Qui de nous a cru la nouvelle que nous avons apprise ?  Qui de nous a reconnu que le Seigneur était intervenu ? 

2Car, devant le Seigneur,  le serviteur avait grandi comme une simple pousse,  comme une pauvre plante qui sort d’un sol desséché. 

Il n’avait pas l’allure ni le genre de beauté  qui attirent les regards. 

Il était trop effacé pour se faire remarquer. 

3Il était celui qu’on dédaigne,  celui qu’on ignore, la victime, le souffre-douleur. 

Nous l’avons dédaigné, nous l’avons compté pour rien,  comme quelqu’un qu’on n’ose pas regarder. 

4Or il supportait les maladies qui auraient dû nous atteindre,  il subissait la souffrance que nous méritions. 

Mais nous pensions que c’était Dieu  qui le punissait ainsi, qui le frappait et l’humiliait. 

5Pourtant il n’était blessé que du fait de nos crimes,  il n’était accablé que par l’effet de nos propres torts. 

Il a subi notre punition, et nous sommes acquittés ;  il a reçu les coups, et nous sommes épargnés. 

6Nous errions tous ça et là  comme un troupeau éparpillé, c’était chacun pour soi. 

Mais le Seigneur lui a fait subir  les conséquences de nos fautes à tous. 

7Il s’est laissé maltraiter sans protester, sans rien dire,  comme un agneau qu’on mène à l’abattoir,  comme une brebis devant ceux qui la tondent. 

8On l’a arrêté, jugé, supprimé, mais qui se souciait de son sort ?  Or, il était éliminé du monde des vivants,  il était frappé à mort du fait des crimes de mon peuple. 

9On l’a enterré avec les criminels,  dans la mort, on l’a mis avec les riches,  bien qu’il n’ait pas commis de violence  ni pratiqué la fraude. 

10Mais le Seigneur approuve son serviteur accablé,  et il a rétabli  celui qui avait offert sa vie à la place des autres.  Son serviteur aura des descendants  et il vivra longtemps encore. 

C’est lui qui fera aboutir le projet du Seigneur. 

11« Après avoir subi tant de peines, dit le Seigneur,  mon serviteur verra la lumière de la vie,  il en fera l’expérience parfaite.  Les masses humaines reconnaîtront  mon serviteur comme le vrai Juste,  lui qui s’est chargé de leurs fautes.

Jean 19.17-30

17Celui-ci dut porter lui-même sa croix pour sortir de la ville et aller à un endroit appelé « le lieu du Crâne » — qu’on nomme « Golgotha » en hébreu —. 

18C’est là que les soldats clouèrent Jésus sur la croix. En même temps, ils mirent deux autres hommes en croix, de chaque côté de Jésus, qui se trouvait ainsi au milieu. 

19Pilate ordonna aussi de faire un écriteau et de le mettre sur la croix ; il portait cette inscription : « Jésus de Nazareth, le roi des Juifs. » 

20Beaucoup de Juifs lurent cet écriteau, car l’endroit où l’on avait mis Jésus en croix était près de la ville et l’inscription était en hébreu, en latin et en grec. 

21Alors les chefs des prêtres juifs dirent à Pilate : « Tu ne dois pas laisser cette inscription “le roi des Juifs” mais tu dois mettre : “Cet homme a dit : Je suis le roi des Juifs.”  » 

22Pilate répondit : « Ce que j’ai écrit reste écrit. » 

23Quand les soldats eurent mis Jésus en croix, ils prirent ses vêtements et les divisèrent en quatre parts, une pour chaque soldat. Ils prirent aussi sa tunique, qui était sans couture, tissée en une seule pièce du haut en bas. 

24Les soldats se dirent les uns aux autres : « Ne déchirons pas cette tunique, mais tirons au sort pour savoir à qui elle appartiendra. » C’est ainsi que devait se réaliser le passage de l’Écriture qui déclare :  « Ils se sont partagé mes habits  et ils ont tiré au sort mon vêtement. » 

Voilà ce que firent les soldats. 

25Près de la croix de Jésus se tenaient sa mère, la sœur de sa mère, Marie la femme de Clopas et Marie du village de Magdala. 

26Jésus vit sa mère et, auprès d’elle, le disciple qu’il aimait. Il dit à sa mère : « Voici ton fils, mère. » 

27Puis il dit au disciple : « Voici ta mère. » Et dès ce moment, le disciple la prit chez lui. 

La mort de Jésus

28Après cela, comme Jésus savait que, maintenant, tout était achevé, il dit pour accomplir le texte de l’Écriture : « J’ai soif. » 

29Il y avait là un vase plein de vinaigre. Les soldats trempèrent donc une éponge dans le vinaigre, la fixèrent à une branche d’hysope et l’approchèrent de la bouche de Jésus. 

30Jésus prit le vinaigre, puis il dit : « Tout est achevé ! » Alors, il baissa la tête et mourut.

JEAN LE DISCIPLE

Si on veut mener une vie confortable et régulière, il ne faut surtout pas être disciple de Jésus ! Depuis que j’ai commencé à le suivre, il m’a toujours surpris. Et maintenant qu’il est mort, c’est encore un nouveau chemin qui s’ouvre devant mes pas.

J’ai eu une relation privilégiée avec lui. Quand il parlait de la mission et de ses projets, il s’adressait surtout à Pierre ; mais quand il voulait partager un fardeau ou lorsqu’il disait son souci pour une personne, c’est avec moi qu’il parlait le plus volontiers.

Hier, nous avons partagé son dernier repas. Quand tous les disciples étaient autour de la table, il s’est levé, il a pris un linge et une cuvette, il s’est agenouillé, et il nous a lavé les pieds. Au début on ne voulait pas se laisser faire, mais il a dit qu’on comprendrait plus tard son geste, et que nous devions, nous aussi, devenir serviteurs de nos frères. Et puis il a commencé à parler de son départ et d’un esprit de consolation qui viendrait sur nous. J’ai compris que le dénouement était proche, mais jusqu’au dernier moment j’ai espéré une autre fin.

Après le repas, nous l’avons accompagné au jardin des Oliviers. Il s’est agenouillé, et sa prière est devenue combat. Moi aussi j’ai prié parce que je voulais le soutenir, mais une fois que j’avais demandé à Dieu de ne pas l’abandonner, je ne savais plus très bien que dire… J’ai voulu persévérer, mais la fatigue a été la plus forte et je me suis endormi. J’ai été réveillé par le bruit d’une troupe qui approchait. C’étaient les gardes du Sanhédrin, le tribunal religieux. Ils avaient des torches et des armes, et ils étaient conduits par… Judas, l’un des nôtres. Nous étions prêts à défendre Jésus, mais il nous en a empêchés. Il s’est offert, et ils l’ont emmené pour être jugé.

Quand le Sanhédrin l’a envoyé à Pilate, j’ai compris qu’il n’y avait plus d’espoir. Le seul souci du procurateur romain est d’avoir la paix, et je sais qu’il n’aura pas le courage de s’opposer aux religieux.

Comme Marie, la mère de Jésus, était en ce moment en ville, j’ai tout de suite pensé à elle et j’ai couru pour la rejoindre. Contrairement à mes craintes elle n’était pas seule, d’autres femmes étaient là. Marie venait d’être informée de la parodie de justice chez Pilate et de la condamnation de son fils. Jésus était déjà sur le chemin qui conduit au mont du Crâne. 

Elle a gardé le silence un moment, comme pour prendre des forces, puis elle s’est levée, et a dit qu’elle aussi allait gravir la colline. J’ai essayé de l’en dissuader en lui disant que le spectacle serait difficile à supporter, mais elle n’a rien voulu savoir. Elle voulait voir son fils une dernière fois.

En route, elle m’a parlé. Elle m’a raconté la présentation de Jésus au Temple, quand il était un simple nourrisson. Il y avait en ce temps-là un vieux sage que tout le monde connaissait, qui a prononcé d’étranges paroles sur Jésus. Puis il l’a regardée elle, et a dit : Quant à toi Marie… une épée te transpercera le cœur. A l’époque, elle n’avait pas compris ce qu’il voulait dire, mais maintenant… elle comprenait trop bien.

Quand on est arrivé au mont du Crâne, les trois croix étaient déjà dressées. En nous voyant venir, la foule s’est tue. Elle s’est ouverte pour nous laisser passer, et on s’est retrouvé aux pieds de Jésus. On est resté un moment en silence… les mots n’étaient plus nécessaires pour se parler. Jésus a regardé Marie et a dit : Femme, voici ton fils. Puis il a tourné son regard vers moi et a dit : Voici ta mère. J’ai posé la main sur l’épaule de Marie, et j’ai hoché la tête. 

Malgré le mal, l’obscurité, la violence et l’injustice, j’ai eu à ce moment-là la certitude que c’est lui qui avait raison… et que son combat était le bon. 

Aujourd’hui la mort semble triompher, mais il m’a appris quelque chose, c’est que plus fort que la mort… il y a l’amour. Et l’amour nous appelle à continuer notre chemin, même au milieu des ténèbres et de l’oppression. 

Cet amour qu’il m’a appris, aucune croix ne pourra l’enlever de mon cœur.

La persévérance de l’amour

La passion des choses simples, on n’en parle pas beaucoup dans les journaux, et pourtant ce sont elles qui font que notre monde tient debout. 

– On entend parler dans les journaux de politique de la ville et de plans pour l’intégration. Mais si l’intégration se fait, c’est grâce à ces familles qui ont choisi de vivre, et de rester, dans des quartiers jugés difficiles. Les vrais artisans de l’intégration sont ces hommes et ces femmes qui consacrent une partie de leurs loisirs à animer des clubs de sport ou d’apprentissage du français dans leur quartier, ceux de l’association AMIS à la Planchette, ou encore les animateurs et bénévoles de l’AJA, de l’Armée du salut, des tables du Rhône ou du Filin. 

La tradition rabbinique raconte que le peuple d’Israël a été libéré de l’Égypte et conduit par Moïse grâce aux mérites d’Abraham. 

Les sages se sont demandés quel acte d’Abraham a pu être suffisamment puissant pour susciter la libération de l’esclavage ? 

  • Est-ce parce qu’il a quitté le pays des idoles pour obéir à une parole de Dieu ? Non. 
  • Est-ce parce qu’il a intercédé pour Sodome, la ville dévoyée ? Non plus. 
  • Alors peut-être parce qu’il était prêt à sacrifier son fils unique, Isaac ? Pas plus.

L’acte le plus méritant d’Abraham, c’est quand il a invité sous sa tente trois hommes de passage aux chênes de Mamré. On peut se demander en quoi cet acte, qui est un simple geste d’hospitalité commun dans le monde des nomades, est aussi méritant ? La réponse est que c’est justement dans l’ordinaire que se joue la vérité et la profondeur de la foi d’Abraham. 

Quand Abraham est mort, la Bible dit qu’il expire âgé et rassasié de jours. Une interprétation de ce passage dit qu’on peut comprendre : Abraham expire âgé, avec tous ses jours

Quand il s’est présenté devant Dieu, Abraham a ouvert les mains : tous ses jours étaient avec lui. Il n’en manquait pas un. 

Abraham est mort à 175 ans et, dans la Bible, Dieu ne lui a parlé que sept fois. Sept fois en cent soixante-quinze ans, cela fait à peine une fois tous les vingt-cinq ans. Et pourtant, c’est avec tous ses jours qu’il s’est présenté devant Dieu. Les sept jours pendant lesquels Dieu lui a parlé, et les 63’868 pendant lesquels Dieu s’est tu, mais pendant lesquels Abraham a vécu la fidélité au quotidien.

Dans la Bible, nous retrouvons ce modèle, modeste, quotidien, mais qui met en valeur le premier commandement chrétien : l’amour. 

Dans la première épître aux Corinthiens, le lecteur régulier de la bible connaît le chapitre 13 qui est le fameux hymne à l’amour. On y parle aussi de la foi comme d’une passion. Ce sont les versets qui parlent de dons de prophétie et de connaissance, de confiance absolue en Dieu et de martyrs… mais l’apôtre précise : en tout cela, si je n’ai pas l’amour je ne suis rien.

Jean, a reçu pour mission d’accueillir chez lui Marie afin de prendre soin de la mère de Jésus. 

Dans le Nouveau Testament, les écrits attribués à Jean portent la marque de cet amour humble mais tenace.
C’est cet évangile qui nous apprend que c’est par amour que Dieu a envoyé son fils dans le monde et que nous sommes appelés à nous aimer les uns les autres comme il nous a aimés . 

Cet amour fervent, discret, quotidien est raconté de façon particulièrement éloquente au cours du dernier repas de Jésus. Là où les autres évangiles font de la haute théologie en parlant d’alliance nouvelle symbolisée par le pain et le vin, l’évangile de Jean nous présente un autre signe. 

Jésus se lève, prend une cuvette et un linge, s’agenouille devant ses disciples et leur lave les pieds. Ce geste est parfaitement ordinaire, à cette époque, les serviteurs lavaient les pieds des invités. Aujourd’hui encore dans toutes les cliniques, hôpitaux, hospices ainsi que dans les maisons où se trouvent de grands malades, des hommes et des femmes lavent leur prochain. 

Ceux-là sont signes de l’amour du Christ.

Si la foi et l’amour sont les deux piliers de l’Église, nous avons parfois l’impression que notre compréhension est déséquilibrée. 

  • Nous disons d’une personne religieuse qu’elle est croyante, mais pourquoi ne disons-nous pas que c’est une aimante ? 

La seule définition de Dieu que donne le Nouveau Testament est : Dieu est amour. Et le conseil précis qui est proposé en terme de témoignage est : C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples.

La première surprise quand la Bible évoque l’amour, c’est qu’elle en parle en terme de commandement : Tu aimeras ton prochainTu aimeras le Seigneur ton Dieu. L’évangile va jusqu’à ordonner : Aimez vos ennemis

Aimer son prochain, on voit à peu près ce que ça veut dire. 

Aimer Dieu, ça devient plus compliqué, il n’est pas visible. 

Quant à l’amour des ennemis, il semble qu’on nage en pleine contradiction tant les deux mots semblent opposés. 

Dans la Bible, l’amour n’est pas une émotion, c’est une préoccupation, une démarche, un engagement. La Bible ne nous demande pas d’aimer tous les hommes, mais notre prochain. Elle ne s’intéresse pas à l’amour universel, théorique ou poétique, mais à l’amour concret, engagé, pratique. 

Quand l’Écriture demande d’aimer son prochain, ce n’est pas parce que le prochain est aimable ou sympathique, c’est pour la seule et unique raison que le prochain est aimé de Dieu. 

Je peux éprouver de la sympathie pour tous les hommes, mais le vrai amour est un travail, et mes capacités de travail sont limitées. (je ne le sais que trop).

La vertu qui accompagne l’amour est le courage car il faut du courage pour permettre au prochain de s’épanouir. Et le contraire de l’amour n’est pas la haine, mais la paresse ou l’indifférence

  • La philosophe Simone Weil a dit : La plénitude de l’amour du prochain, c’est d’être capable de lui demander : Quel est ton tourment ? 

L’amour induit la connaissance d’autrui et ce n’est pas un hasard si, dans la Bible, le verbe connaître signifie à la fois la relation conjugale et l’apprentissage de Dieu. Plus on connaît son prochain, plus on est capable de l’aimer. 

Cela signifie que, contrairement à ce qu’on entend généralement, le temps ne tue pas l’amour, il permet de le construire. 

Dans le livre de la Genèse, la relation entre les frères s’est souvent déployée sous le registre de la jalousie. Caïn et Abel, Isaac et Ismaël, Jacob et Ésaü n’ont pas eu des relations particulièrement… fraternelles. 

Et puis voilà deux frères qui vont réussir à s’entendre, ce sont Éphraïm et Manassé, les fils de Joseph. 

Quand Joseph conduit ses garçons à Jacob, son père, pour qu’il les bénisse, Manassé, l’aîné, est à droite et Ephraïm, le cadet, à gauche. Jacob croise les mains et pose la droite sur la tête d’Éphraïm le second. Joseph réagit mais Jacob persiste et dit : Manassé sera grand, mais Éphraïm sera plus grand que lui

Il se produit alors un miracle unique : Manassé ne jalouse pas son frère. 

Le livre de la Genèse peut se terminer, la jalousie n’est pas une fatalité. 

Si notre objectif dans la vie est d’être grand, fort et riche, nous trouverons toujours plus grand, plus fort et plus riche que nous. Mais si notre objectif est d’aimer notre prochain et que nous réalisons que le sommet de l’amour est de faire du bonheur de l’autre le sien propre, alors nous aurons chaque jour mille raisons de nous réjouir !

Amen

 

Jean-Denis Roquet, pasteur 

D’après une prédication d’Antoine Nouis.